Billet d'humeur

ça se passe en 2020


4/05/20

Ca se passe en 2020.

Ca se passe dans une banlieue, pas bien loin.

Ca se passe il n'y a pas très longtemps, il y a une éternité, juste avant le confinement.

C'est tout bête, c'est dans un cours de théâtre pour grands enfants, pour pré-ados, le comédien-professeur fait une proposition pour le spectacle de fin d'année : travailler sur un très joli texte, Prix Armand Gatti du Jeune Public 2013 et Prix Collidram 2013. Et c'est le drame justement !

Comment cela ? Pourquoi cela ?

Eh bien voilà ! Le texte, c'est celui de Catherine Zambon : Mon frère, ma princesse.

Un livre ô combien subversif, ma brave dame, vous n'imaginez pas ! Un livre qui parle des relations entre frère et soeur, entre les filles et les garçons... Et qui parle du genre ! Mon dieu, quelle horreur ! Aborder la question du genre avec des enfants ! C'est un scandale ! une abomination ! Qu'on les brûle !

C'est en substance ce qu'une famille a vertement signifié à la compagnie Fond de Scène. En nous écrivant de bien jolis mails, au ton comminatoire, nous intimant l'ordre de..., nous menaçant de surveillance et de contrôle, et sous-entendant bien-sûr que pour oser proposer une thématique aussi abjecte, il fallait être mu par des intérêts personnels et militants. Naturellement tout cela se fait arguments à l'appui, arguments puisés dans le délicieux site de contrôle de la bonne morale :
vigi-gender.fr.

Ah oui ! J'allais oublier, cette élégante démarche n'aurait pas eu la même saveur, si cette recommandable famille n'avait pas cru bon de mettre en copie de leur dernier courriel, le plus fielleux de tous, l'ensemble des parents, puis pour finir, dans un dernier geste de panache, de contacter la municipalité qui accueille Fond de Scène afin de signaler notre douteuse morale et de s'assurer que nous ne touchions aucun denier publique.

Ca se passe en 2020 !

Fort heureusement, la ville et les autres parents nous ont totalement soutenus. L'horizon, c'est heureux, n'est donc pas brun dans toutes les directions.

Nous reproduisons ci-après la formidable réponse qui a été adressée par un couple de parents (avec leur aimable autorisation naturellement) à ces bien-penseurs.

" Monsieur,

Il faut de tout pour faire un monde et, puisque vous me donnez votre avis, je vais vous faire partager le mien.

Je ne connaissais pas cette œuvre ; j’ai donc procédé moi-même à des recherches… je ne sais pas jusqu’où vous êtes allés dans la recherche google, mais je n’ai pas mis longtemps à trouver des résumés de l’œuvre que ce soit sur des sites scolaires, sur des sites de mairie ou encore de compagnies théâtrales.

" Le naturel du personnage du petit frère permet d'aborder la question de l'identité sexuelle à la fois avec justesse et pudeur. La réaction des parents, entre amour, aveuglement et inquiétude, est également intéressante. Au-delà de la question du genre, la place des filles dans la société est également abordée, et plus généralement, tous les stéréotypes qui visent à enfermer des individus dans des rôles prédéfinis. "

Plutôt intéressant comme sujet(s)… cela a reçu un prix en plus ? Et c’est même conseillé par l’Education Nationale ? Alors de quoi parlons-nous ? Sauf à considérer les professeurs de nos chères têtes blondes (ou brunes, ou rousses, respect de la diversité…) comme de dangereux activistes, j’ai envie de dire « fin de l’histoire, circulez il n’y a rien à voir ».

Alors maintenant, j’entends tout à fait que le texte ne vous convienne pas ; j’entends la polémique sur la fameuse théorie du genre qui serait enseignée à l’école… mais il ne s’agit pas de cela ici. On prend un prétexte, un cas possible, réel (oui, cela arrive des garçons qui se sentent filles et vice et versa, ce n’est pas de l’idéologie, c’est une réalité scientifique), pour aborder le thème de la tolérance, du respect de l’autre qu’il soit homme, femme (et l’on pourrait développer), d’une autre couleur de peau… Et à 9, 10, 11 ans et après, cela me parait indispensable car si les enfants peuvent avoir du cœur, ils peuvent aussi être très cruels et la différence, quelle qu’elle soit est souvent excluante, stigmatisée et l’objet de violences, à tous âges.

Ce n’est pas ce que vous attendiez ? Vous souhaitiez des progrès en écoute, mémoire, occupation de l’espace… ? Mais prenez un coach ! Faites donc faire une formation de prise de parole en public à votre enfant ! Le théâtre, c’est bien plus que cela. C’est se mettre dans la peau de l’autre, développer son empathie… et finir par se découvrir soi-même !

La compagnie FondDeScène le dit mieux que moi, elle souhaite « raconter des histoires, toucher, émouvoir, faire rire, ne pas se contenter des mots, ouvrir la scène aux autres formes artistiques... » C’est quand même autre chose que du coaching.

Évidemment, faites ce que vous voulez, mais, rassurez-vous, l’homosexualité ne s’attrape pas comme la grippe. Déjà parce que ce n’est pas une maladie et ensuite parce que l’on nait avec.

La tolérance et le respect de l’autre, par contre, cela s’enseigne.

Mon épouse et moi-même apportons donc tout notre soutien aux professeurs pour ce choix et avons hâte de voir le spectacle. "

 


La compagnie Fond de Scène